« Retour aux sources » : Ecloz ou la poétique de l’éphémère au Mesnil-Esnard
- Guillaume Bestaux
- 30 mai
- 3 min de lecture
Le propre des murs est de retenir le temps ; celui du graffiti est de le suspendre. Au Mesnil-Esnard, dans une salle de sport promise aux bulldozers pour laisser place au futur pôle de santé, Guillaume Vincent — alias Ecloz — a orchestré un coup d'éclat magistral. Intitulée de manière presque manifeste « Retour aux sources », cette exposition éphémère a résonné comme le cri d'un artiste qui était venu tout droit de la rue, mais dont la pratique s’était institutionnalisée au fil des ans.
Le jeu du chat et de la souris
Pour qui pensait qu'Ecloz s’était définitivement rangé dans le confort feutré des ateliers, la claque a été salutaire. Ce « Retour aux sources » a documenté un mode de vie et une prise de risque brute, renouvelée ces derniers mois sur les terrains les plus brûlants.
Au cœur du volume, une vidéo de performance happait le visiteur : on y suivait l’artiste en immersion dans les réseaux de transports en commun, là où le rythme cardiaque s'accélère. L'appel de l'asphalte est resté intact :
« Encore aujourd’hui, en plus du côté artistique, il y a un vrai côté adrénaline qui anime les tagueurs. Avec la police, c’est le jeu du chat et de la souris », déclarera-t-il au journaliste de Paris-Normandie.
De ces expéditions nocturnes à haute tension, Ecloz a rapporté des œuvres habitées. Le danger n'était plus seulement le contexte de la création : il en est devenu la matière première.
Métamorphose d'un bâtiment en fin de vie
Sur place, le changement d'ambiance était total. L'ancienne « Salle de Sport » était devenue une gigantesque zone de tag, un univers à part mêlant références explicites aux métros parisiens et new-yorkais. La scénographie était totale, immersive, poussée jusque dans ses moindres détails. Ici, l’artiste posait une de ses toiles avant de la continuer directement sur le mur, abolissant les frontières du cadre. Plus loin, il jouait de manière organique avec la lumière et les miroirs du lieu.
Même le côté délabré avait été pensé, fignolé : derrière de fausses rubalises de la Police, s'entassaient bonbonnes de peintures, outils et déchets, recréant l'atmosphère clandestine des friches ou des dépôts. Face à l'immensité de ce chantier artistique, Ecloz avouait une forme de vertige face au temps :
« J’ai encore du boulot. Honnêtement, il n’y a jamais de fin à une œuvre pareille. Mais au bout d’un moment, je vais être pris par le calendrier, je vais devoir m’arrêter. Je n’ai pas le choix (rire). »
Au-delà du « Street Art »
Si le grand public colle volontiers une étiquette sur sa production, Guillaume Vincent, lui, garde ses distances avec les modes. Le terme « Street Art » ? Il ne s'y identifie pas beaucoup, le trouvant « assaini et un peu fourre-tout ». S'il lui concède une utilité, c'est avant tout pour l'histoire collective, « parce qu’il permet de rendre visible tout un tas de propositions artistiques que l’on ne trouvait que dans la rue à l’époque, du graff au hip-hop. Ce qui leur a donné une légitimité qu’elles n’avaient pas. »
C'est pourtant bien sur les murs des espaces publics que l'adolescent de 1998 s'est fait la main. Près de trente ans plus tard, sa maîtrise technique du wildstyle et des perspectives en 3D a été percutée par l'urgence du calendrier. Les couleurs se sont entrechoquées sur les murs condamnés du Mesnil-Esnard comme pour arracher une dernière étincelle de vie au bâtiment avant qu'il ne s'efface.
En réinjectant le soufre du graffiti pur au cœur d'une œuvre pourtant conçue et d'une grande maturité plastique, Ecloz a rappelé qu'il ne faut pas confondre l'art urbain avec un produit de salon. Une expérience unique, un baroud d'honneur avant le silence des gravats, qui prouve qu'au-delà du talent, Guillaume Vincent a su préserver sa liberté farouche.



























Commentaires