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ORLAN à Rouen : Le corps, le dogme et l’élan

Ce jeudi 28 mai, la Halle aux Toiles accueillait ORLAN dans le cadre de la biennale Rouen National Arts (RNA). Devant une soixantaine de personnes, l’artiste de 78 ans a livré une performance fidèle à son histoire : un voyage captivant, en parfaite symbiose avec son public, mais révélateur de l'évolution des sensibilités contemporaines.


Le cheveu bicolore immuable et les implants sur les tempes bien visibles, ORLAN s'est prêtée au jeu de cette rencontre presque confidentielle avec cinquante ans de subversion au compteur. Devant un public attentif et largement conquis, celle qui a fait de son propre corps son matériau absolu est revenue sur les jalons de sa carrière, de l'onde de choc du Baiser de l'artiste en 1977 à ses hybridations numériques actuelles.


De la sortie du cadre au retour du slow

La rétrospective de ses débuts a immédiatement fait vibrer une corde sensible chez les auditeurs majoritairement présents ce jour-là. L'artiste a notamment commenté sa célèbre performance photographique de 1964 où, nue, elle s'extrait d'un cadre baroque (ORLAN accouchant d'elle-m'aime), symbole de sa volonté initiale de briser tous les carcans. Dans un registre plus tardif mais tout aussi révélateur, elle a évoqué son projet de disque de slow édité en 2011, conçu comme une invitation militante et complice à inciter les jeunes générations nées avec le virtuel à se rapprocher, à se toucher et à danser.

Si les œuvres traversent les époques, leur philosophie rappelle à quel point le logiciel d'ORLAN s'est forgé dans l'hédonisme de la libération sexuelle et un optimisme européen aujourd'hui lointains. Ce féminisme universaliste, qui pourfend les dogmes religieux mais aime les hommes et célèbre la nudité, a trouvé un écho chaleureux dans la salle. Pourtant, il a aussi mis en lumière la distance qui sépare cette vision des combats de la nouvelle génération. La liberté brute et solaire d'ORLAN semble évoluer loin de l'anxiété contemporaine, qu'elle soit écologique, géopolitique, ou centrée sur les questions de masculinité toxique et de protection des corps.


Le corps mûr mis à nu par la technologie

L'artiste refuse pourtant de se laisser enfermer dans le passé. ORLAN a marqué les esprits en présentant une vidéo récente et saisissante. On l'y découvre telle qu'elle est aujourd'hui, assumant pleinement son corps de femme mûre, avant que les technologies modernes ne la métamorphosent en un écorché en mouvement. En révélant la mécanique brute des muscles et des tendons, l'artiste a souligné la portée politique de ce geste : l'absence de peau élimine de fait la couleur de la peau, abolissant ainsi les frontières raciales et esthétiques. Cet avatar universel termine ensuite sa course en épousant la posture monumentale de la Statue de la Liberté.


Cette hybridation par pixel prouve que son obsession de la métamorphose reste d'une modernité totale, au service d'un combat viscéral pour l'émancipation.

En quittant la Halle aux Toiles, les auditeurs restaient habités par la certitude d'avoir partagé un moment précieux avec un monument de l'art contemporain. Une artiste qui, qu'elle soit faite de chair ou de pixels, continue de porter haut un souffle de liberté, écrit en lettres capitales.


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