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À la Matmut, l’empreinte vive d’Esmaël Bahrani

il y a 3 jours
2 min de lecture

Au Centre d’art contemporain de la Matmut – Daniel Havis à Saint-Pierre-de-Varengeville, l’exposition Eurydice dans le désert s’est ouverte le 16 octobre. Dès la première salle, les grandes toiles d'Esmaël Bahrani saisissent par leur puissance, oscillant entre abstraction gestuelle et résurgence de silhouettes humaines.

Forces vives : la résistance des corps

Le parcours s'ouvre sur la puissance des Forces vives, où le corps occupe une place prépondérante. L'artiste vit physiquement sa peinture : il marche, court, danse autour du support pour projeter une énergie brute. Sur les toiles, les figures féminines surgissent comme des guerrières, à la fois massives et vulnérables, étirées ou entaillées.

Ces corps semi-figuratifs ne décrivent pas une scène figée : ils incarnent la résistance, la mémoire collective et la condition des femmes. Deux silhouettes côte à côte traduisent parfois une étreinte manquée ou une impossible réunion, transformant la peinture en un cri muet mais universel. On y ressent directement l'héritage de ses interventions nocturnes et clandestines dans les rues de Téhéran face à la censure.

Palette d'Ispahan : la mémoire du territoire

En poursuivant, le regard se fixe sur la signature chromatique de Bahrani : la Palette d’Ispahan. L'artiste puise ses teintes dans les paysages de son enfance. Les ocres, la craie, le sable, le noir, le gris et les terres brûlées composent une texture sobre et minérale, rappelant la patine des murs urbains ou l'immensité du désert iranien.

Sur ces fonds de terre et de cendre, Bahrani fait jaillir de brèves étincelles de bleu vibrant ou de rose fuchsia. Loin d'être de simples contrastes graphiques, ces trouées de couleur apportent une poésie immédiate, incarnant une pulsion de vie et d'espoir maintenue au milieu du chaos.

Matières brutes : l'épaisseur du palimpseste

Un palimpseste est un parchemin dont on a gratté le premier texte pour y réécrire par-dessus : c'est précisément cette technique de grattage et de superposition qui est convoquée ici pour décrire la peinture d'Esmaël Bahrani, où la matière mise à nu laisse apparaître la mémoire des figures enfouies.

La visite s’achève au sous sol, avec les Matières brutes. En s'approchant, les toiles révèlent une superposition de couches épaisses : cire, sable, pigments, fibres et toile de jute. Bahrani travaille ensuite par soustraction et mutilation : il gratte, scarifie, ponce et déchire cette matière accumulée pour faire réapparaître des visages et des silhouettes enfouies.

Comme ces parchemins médiévaux grattés pour y réécrire un nouveau texte, la toile conserve les traces sédimentées du geste, des épreuves et du temps. Les corps, parfois amputés pour en souligner la fragilité, semblent émerger de la roche ou du sable, suspendus entre disparition et présence irréductible.

Toujours au sous-sol, le dispositif vidéo que l’on doit deviner par quelques trous disséminés dans une paroi vient poser un dernier regard pudique sur l'exil : la vue d'une rue d'Ispahan filmée par sa sœur poète Mojde matérialise la distance et le lien indéfectible avec la terre natale.


L'exposition Eurydice dans le désert d'Esmaël Bahrani est à découvrir gratuitement au Centre d'art contemporain de la Matmut – Daniel Havis, situé au 425 rue du Château à Saint-Pierre-de-Varengeville, jusqu'au 7 février 2027. Ouverture du mercredi au vendredi de 13h à 19h ainsi que le samedi et le dimanche de 10h à 19h



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