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NEAR EST au Frac Normandie : Quand les géographies intimes bousculent l'Histoire collective

il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 3 jours


Sotteville-lès-Rouen. En cet automne 2026, le Frac Normandie déploie un ambitieux diptyque géographique. Tandis que le site de Caen interroge le rêve américain avec Far Ouest, l’espace de Sotteville-lès-Rouen a ouvert ses portes au public le 16 octobre, avec le vernissage de Near Est. Sous la houlette de sa directrice Marie Terrieux, cette soirée a révélé un accrochage d'un foisonnement remarquable. La force du propos réside dans sa capacité à faire dialoguer la mémoire des pièces historiques de la collection permanente avec l'énergie de la création contemporaine. Plusieurs artistes étaient d'ailleurs présents dans les lieux, à l'image de la plasticienne ukrainienne Fedora Akimova, dont la démarche incisive incarne avec acuité les enjeux de cette traversée.


L'Est comme « espace mental »

Loin d'un découpage géopolitique figé ou de la simple nostalgie du bloc soviétique, Near Est envisage cette direction cardinale comme un territoire poétique et mouvant. « L'Est apparaît ici comme un espace mental, un ensemble d'images, de récits, de fantasmes et de souvenirs qui traversent les cultures ». En envisageant l'espace ainsi, l'exposition dépasse la chronique historique pour composer une véritable cartographie des représentations. Les notions d'isolement, de frontière et d'exil y croisent sans cesse l'humour, l'ironie et la volonté de résistance.


Déboulonner, restaurer, réécrire : Le statut du monument

Au cœur du parcours, la question des symboles politiques et de leur devenir structure le regard. La vidéo de Deimantas Narkevičius, Once in the XX Century, donne le ton en inversant les images du déboulonnage de la statue de Lénine à Vilnius. Par ce simple trucage chronologique, la foule semble ériger le colosse de bronze plutôt que de le renverser, soulignant toute la plasticité de la mémoire collective. Dans une démarche de réappropriation tout aussi saisissante, Matthieu Martin documente à Iekaterinbourg le blanchiment à la peinture de la Tour Blanche, joyau constructiviste tombé dans l'oubli. Ce geste de restauration fait écho à l'acte incandescent de Nelson Pernisco, qui projette un cocktail Molotov sur une affiche de manifestation vierge, scellant dans l'aluminium la trace brute de l'insurrection.


Visuel phare de l’exposition, la photographie de Marianne Marić intitulée Les Dissidentes prolonge ce télescopage entre intime et politique. Captée au cœur de l'ancienne demeure du dictateur Enver Hoxha à Tirana, l'image montre des bras levés habillés de bijoux traditionnels, notamment chrétiens : la beauté de l’image et la charge symbolique viennent directement désacraliser l'architecture totalitaire du pouvoir athée.


La matière du souvenir : Livres, pierres et fictions

Face à la rigidité des idéologies, les matériaux les plus humbles deviennent les dépositaires d'une mémoire tenace. Les sculptures de Fedora Akimova, façonnées à partir de livres glanés dans un appartement de Kiev et pris dans la matière sèche de plantes et de résine, matérialisent avec une délicatesse tragique, le déracinement et la fragilité du foyer. Cette poétique de la suture se retrouve chez Brankica Žilović, dont les plaques de béton incrustées de papier et traversées de fils brodés viennent réparer symboliquement les lignes de fracture géopolitiques.


La présence du livre comme fossile du temps traverse également les propositions de Wolf Vostell, qui emprisonne la pensée sous une chape de béton, et du duo Kubach-Wilmsen, qui taille le marbre des Pyrénées et d’ailleurs, sous la forme de volumes sourds et indestructibles. Plus loin, la géométrie sensible de Katinka Bock convertit l'empreinte physique d'un sol en un triptyque livresque, jouant sur le glissement entre l'orientation spatiale et le découpage idéologique. Ces résonances minérales et industrielles côtoient les gants en maillechort d'Alexandra Bircken, l'assemblage précaire de Ryan Gander, la froideur conceptuelle du caisson lumineux de Mathieu Mercier et les bronzes empreints de hantise nucléaire d'Irakli Chkhartishvili.


Intimité et corps insoumis

L'exposition accorde une place prépondérante au corps perçu comme première armature et ultime espace d'expression. Tandis que la vidéo d'Hajnal Németh détourne avec une ironie mordante les codes du strip-tease, la célèbre robe de chair captée par Jana Sterbak rappelle l'inéluctable vulnérabilité de l'enveloppe humaine. Cette tension de la chair se décline au fil des différents espaces à travers les autoportraits en noir et blanc de Carina Brandes, la solitude urbaine immortalisée par Jürgen Klauke, les tirages réhaussés de Jan Saudek, le polyptyque photographique de Rebekka Deubner et les expérimentations historiques de Kurt Kranz, élève du Bauhaus dont les photomontages de 1930 saisissent la réaction du visage face à la menace.


S'y ajoutent la délicatesse des traits à l'encre d'Anne-Marie Schneider, les grands papiers introspectifs de Maike Freess, les fictions au fusain de Marcel Van Eeden et les mises en scène marginales du duo Carolina Dutca et Valentin Sidorenko. En orchestrant cette traversée foisonnante où chaque œuvre devient une fenêtre ouverte sur l'Histoire, Marie Terrieux et le Frac Normandie livrent un événement majeur qui rappelle avec force que si la géographie sépare les hommes, la poésie des artistes sait en recoudre les contours.


Frac Normandie – 3 place des martyrs de la résistance – Sotteville les Rouen.

Mercredi au dimanche – 14h à 18h jusqu’au 7 mars 2027




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